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Febvrier-Despointes – l'amiral énigmatique

(Не удивляйтесь французским буквам: это я - всему миру. Ну, вдруг кому надо. П.К.)

INTRODUCTION

Pavel Kalmikov vit à Petropavlovsk, port du Kamtchatka à l’extrême est de la Russie, à la limite du Pacifique et de la mer de Behring. Il est médecin onco-radiothérapeuthe. A ses heures de loisirs, il écrit des livres pour enfants. Il aime sa région et veut faire partager son amour par tous en écrivant son histoire.
L’un des épisodes de cette histoire est celui de l’attaque de Petropavlovsk à l’automne 1854 par une flotte franco-anglaise pendant la Guerre de Crimée. Il s’est particulièrement intéressé aux chefs de cette flotte : l’amiral David Price et l’amiral Auguste Febvrier Despointes. La vie de ce dernier est peu connue. Il nous donne ici le résultat actuel de ses recherches qu’il a voulu publier en français.
Mais ces recherches ne sont pas encore finies : à la bataille de Navarin, le capitaine La Grandière et le Gouverneur Russe Zavoiko étaient dans le même camp ; se connaissaient-ils ?
Où est la tombe des lieutenants de vaisseau Lefebvre et Bourasset morts à la bataille de Petropavlovsk ? …..

Pour nous, un petit morceau méconnu de notre histoire


(La gravure du livre : “MARINS ET MISSIONNAIRES. CONQUÊTE DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE, 1843—1853. PAR LE P. A. DE SALINIS. S. J. ”)

L'amiral énigmatique
Par Pavel Kalmikoff, Petropavlovsk-Kamtchatskyi, Russie.

Au XVIIIème siècle, la Russie annexe la Crimée. Auparavant cette dernière, sous la protection Turque, était le khanate de Crimée, Tatar. Au XIXème siècle, la confrontation militaire Russo-Turque s’est déplacée au Caucase et au Danube. La peur de voir l’Empire Russe sur les bords de la Mer Noire et la Méditerranée amène l’Angleterre à soutenir la Turquie. (La Crimée n’était pas la cause du conflit mais le théâtre principal des opérations et, si possible, une terre à annexer). Les opérations de guerre dans le Pacifique ont pour but de protéger les flottes de commerce anglaises et françaises des attaques Russes, d’affaiblir l’influence russe dans la région. En résumé, c’était une guerre de suprématie

1854 : la flotte anglo-française, au cours de la guerre de Crimée, attaque Petropavlovsk-Kamtchatskyi. Ses forces surpassent considérablement celles de la ville dont la défense héroïque entre dans l'histoire du Kamtchatka et de la Russie. Les agresseurs sont partis, après avoir subi de lourdes pertes.

La mort du contre-amiral commandant en chef anglais David Price est la première perte des alliés. Il s’était tiré une balle dans le cœur avant l'assaut car il n’avait pas eu la force d’envoyer à la mort de jeunes garçons qui avaient contourné le globe terrestre pour remplir leur devoir militaire.
A propos de cet événement, l'enseigne de vaisseau russe Nikolay Fesoun, qui participa aux évènements puis les analysa méticuleusement écrit :
« Il n'y a pas doute que la mort tragique de Price a démoralisé les Anglais et beaucoup contribué à l'échec des alliés, car le commandement revenait à l'amiral Despointes - brave, honnête, mais impopulaire ».
L'escadre avait, en effet, à sa tête un deuxième amiral : un amiral Français.
Celui-ci méritait-il une telle impopularité ?
Dans une de ses lettres, le lieutenant anglais Georges Palmer écrit « L'amiral français (qui est bien vieux, irrésolu…,qui dans sa jeunesse était le page de l'impératrice Joséphine) …»
S’il était vieux, faible, irrésolu, comment un tel homme pouvait-il commander la flotte ? Comment se fait-il que son nom soit passé à la postérité ? Comment se fait-il que son nom soit donné à l’une des principales rues de la ville bretonne de Guidel, à une rue de Vallée du Tir et une baie en Nouvelle-Calédonie ? Pourquoi son portrait est-il représenté sur un timbre-poste, et même sur la coupure de 5000-francs de la Polynésie Française ?
Comment se fait-il qu’il y ait un portrait (fut-il littéraire, fut-il fantaisiste) de l'amiral Despointes dans les romans d’écrivains russes tel Nikolay Zadornoff dans « La Guerre pour l'océan » (1960), tel Alexander Borshchagovsky dans «Le drapeau Russe» (1953) ?

Aujourd’hui, Internet nous donne la possibilité de recueillir certains faits, de trouver les experts, de donner les réponses aux questions :
1. Qui était l’amiral Despointes ?
2. Pourquoi est-il devenu célèbre ?
3. Pourquoi était-il si "impopulaire" ?
4. Quel rôle a-t-il joué dans l'affaire de Petropavlovsk ?

Commençons par faire sa connaissance :
Son vrai nom : Auguste Febvrier-Despointes. C’est ainsi qu’il est écrit dans tous les documents officiels notamment navals.
Mais dans les dernières années de sa vie, l'amiral a commencé à signer «F. des Pointes», faisant allusion à sa noblesse. Ceci explique les variantes du nom que l’on trouve dans la documentation française.
Son père était Nicolas François Marie Febvrier-Despointes, né le 30.04.1755 au Vauclin (Martinique). Il épousait le 14.02.1782 au Vauclin, Louise Camille Duval (de) Grenonville, elle aussi, née le 09.11.1757 au Vauclin (Martinique), fille de Jean Lambert et de Marie Jeanne Huighues.
Ils eurent pour descendance :
- Nicolas François Jean Joseph, né le 20.04.1783 au Vauclin, décédé le 25.05.1805 au François (Martinique).
- Jean Jacques, né en 1785 au Vauclin, décédé le 06.06.1837
- Charles François, né en 1787 au Vauclin
- Elima (future vicomtesse du Dresnay)
- Auguste, né au Vauclin le 29.04.1796, baptisé le 17 mai 1796 âgé de trois semaines. Au baptême, le 17.05.1796 au Vauclin, son père est dit « aide major du bataillon, demeurant en cette paroisse et actuellement à la Nouvelle Angleterre ».
Le père du futur amiral était riche, mais n’avait aucun titre de noblesse. Sans doute devait-il le nom de Despointes à une probable parenté avec les Huighues-Despointes.
C’est probablement, en 1802 ou 1803, que le jeune Auguste quittait la Martinique pour la Bretagne. Cette supposition est fondée sur l'article suivant du journal «L'Ami de la religion»
Nouvelles religieuses : Diocèse de Quimper. - Le 28 octobre, l'œuvre des Frères de la Doctrine chrétienne a été inaugurée solennellement à Quimperlé (Finistère), sous la présidence de Mgr l'Evêque du diocèse, en présence des supérieurs des Frères de Lorient et de Quimper, qui accompagnaient le visiteur-général de la province de Nantes. On remarquait auprès de Mgr l'Evêque le brave amiral de Poligny des Pointes, son ami et ancien élève, en grand uniforme. Près de lui et de M. du Couëdic, représentant, se trouvait un autre représentant de la Bretagne, M. de Keridec, fondateur, dans un canton du Morbihan, des mêmes écoles chrétiennes, M. Audran, maire de Quimperlé, à la tête des maires des communes rurales, et M. le président du tribunal, ainsi que la plus grande partie des conseillers municipaux, honoraient également de leur présence la cérémonie. Après une messe en musique et un touchant discours de Mgr Graverand, les enfants ont été conduits processionnellement au milieu d'une affluence immense de peuple à la maison destinée aux frères par l'inépuisable charité de M. du Couëdic. Le Prélat a béni l'établissement et l'assistance.”
Si le futur amiral était à l'école des Frères de la Doctrine Chrétienne, il ne pouvait pas simultanément être page de l'impératrice Joséphine comme le raconte Palmer. Admettons donc, tout au plus qu’Auguste Febvrier était romantique et qu’il avait pu caresser dans sa jeunesse un rêve semblable.
Détail à signaler En 1803, David Price, le futur amiral, a treize ans. Jeune enseigne de vaisseau, il fait partie de la flotte de l’Amiral Hood et vogue à la conquête de la Martinique.
En 1811, Auguste, âgé de 15 ans, entre à l'École de marine de Brest. Il part, en 1814, pour sa première campagne vers les Antilles. (Signalons ici que Febvrier-Despointes aurait pu combattre contre le commander anglais David Price, son futur allié. Mais la même année David Price était blessé près de Baltimore et était en convalescence pour longtemps.)

Donnons ici, dans son intégralité, l’article du Dictionnaire des marins français (Étienne Taillemite - 1982, P. 118.) :
«Febvrier-Despointes (Auguste) (1796-1855), né au Vauclin (Martinique), le 29 avril 1796. Entré à l'École de marine de Brest en septembre 1811, aspirant de 1re classe en août 1814, il embarqua sur la Duchesse-d'Angoulême aux Antilles, commanda la goélette Marie envoyée à la Guadeloupe pendant les Cent-Jours et rentra en France sur l'Actéon. Élève de 1re classe en mai 1816. Il servit sur l'Hermione à la station du Brésil, sur l'Écureuil au Sénégal (1817-1818). Enseigne de vaisseau en janvier 1817, il embarqua l'année suivante sur la Duchesse-de-Berry et fit campagne en Méditerranée à Terre-Neuve et aux Antilles (1818-1822). Resté dans ces eaux, il navigua sur la Diligente et la Béarnaise puis commanda la goélette Légère avec laquelle il fit naufrage le 24 janvier 1823 sur les côtes de Porto Rico. Promu lieutenant de vaisseau en août 1824 après avoir reçu les félicitations du Conseil de guerre, il commanda l'Infatigable à la Réunion et aux Antilles puis servit en Méditerranée sur la Vestale a la station d'Alger et du Levant (1827-1828). Passé ensuite sur l'Amazone, il fit une nouvelle campagne aux Antilles et y commanda le Rhône (1828-1829). Après un embarquement sur la Médée en 1832, il commanda l'Alcyone sur les côtes d'Algérie, stationna dans la région d'Oran et se distingua par l'appui donné à l'armée lors de la prise de Mostaganem. Capitaine de corvette en janvier 1833, il passa en 1835 sur la Terpsichore, commanda en 1836 l'Astrée aux Antilles, le Griffon sur les côtes d'Espagne (1836-1837) et la Créole à la station du Levant (1840-1843).
Capitaine de vaisseau en novembre 1843, il commanda successivement l'Armide en 1846 et la Néréide l'année suivante. Commandant en mai 1848 la station navale de la Réunion, il arbora son pavillon sur l'Oise, l'Artémise et la Reine Blanche et rentra en France en octobre 1850. Contre-amiral en avril 1851, major général à Brest en Novembre, suivant Febvrier-Despointes reçut en septembre 1852 le commandement de la division navale de l’Océanie et des côtes occidentales d’Amérique avec pavillon sur la frégate la Forte. A la suite du massacre des marins de l'Alcméne par les indigènes de Nouvelle-Calédonie, il se rendit dans les eaux de l’île en septembre 1853 et en prit possession au nom de la France. L'année suivante il se porta, en liaison avec une division anglaise, a l'attaque des établissements russes du Kamtchatka. Le 31 août 1854, l'escadre bombarda la baie d'Avalska et la ville de Petropavlovsk. Le 4 septembre, un débarquement était entrepris sous les ordres de La Grandière, mais l'opération : aux moyens très insuffisants fut mal conduite. L'amiral anglais s'étant suicide dans une crise de fièvre chaude : les bâtiments français durent quitter ces eaux le 7 septembre après s'être emparés de 2 transports russes. La Forte regagna ensuite les côtes d'Amérique du Sud. Febvrier-Despointes, malade depuis plusieurs mois, mourut à son bord au large des côtes du Pérou le 5 mars 1855.»
C'est l'état de service assez complet, mais aride de cet officier.
Quelles sont les circonstances du naufrage de la goélette Légère ? À quelle bataille participa le futur amiral ? Fut-il blessé ? Nous ne savons.
La devise de cette époque était : «l'État est fort par les colonies». La mainmise, le repartage, la mise en valeur des terres d'outre-mer, la reconnaissance scientifique, furent les préoccupations de l'officier habile dans les affaires.

En 1826 nous trouvons pour la première fois un rapport établi par Febvrier-Despointes, lieutenant de vaisseau:
« (N. ° 21.) Atterrage de New-York.
Il est arrivé que, faute de pilotes et ne connaissant pas les atterrages de New-York, plusieurs de nos bâtimens se sont perdus, soit sur Long-Island, soit sur la côte de Jersey. J'ai donc dû chercher, pendant mon peu de séjour en ce pays, à me procurer tous les renseignements nécessaires pour faciliter l'atterrage, et mettre les bâtiments à même de donner dans la rivière par un temps forcé; les pilotes pouvant difficilement sortir, lorsqu'il règne des vents d'E. ou de S. qui sont les plus à craindre.
En venant du large, on doit toujours se défier de Long-Island, et s'en tenir à une certaine distance dans le S. : cette île gisant E. 1/4 N. E., ayant trente-huit lieues, et pas de port, il serait difficile de la doubler si les vents du S. venaient à se faire sentir, et l'on compromettrait la sûreté de son bâtiment. Il faut donc se tenir dans le S. et venir en descendant attaquer la tour de Sandy-Hook à la distance de quatre milles dans le S.
J'indique cet atterrage parce que c'est le seul endroit où la terre soit élevée; que ces hautes terres n'ont pas plus de six à huit milles et qu'elles sont couvertes d'arbres. Dans cette position, on n'a à craindre aucun vent. Ceux de la partie du N. ou de l'O. Portent au large, et ceux du S. et de l'O. permettent de donner dans le chenal.
Après avoir reconnu cette terre, dont il ne faut pas s'approcher de plus de trois milles, on longe la côte en se tenant à la même distance, jusqu'a ce qu'on puisse relever la tour de Sandy - Hook à l'O. du compas. On met alors le cap sur la tour, jusqu'à ce que l'on aperçoive les deux bouées formant le chenal. On gouverne droit au milieu, laissant la bouée blanche à bâbord et la bouée noire à tribord. Après les avoir dépassées, on contourne la pointe de Sandy-Hook à un mille et demi, pour venir mouiller à son abri par quatre brasses d'eau.
Les bâtimens qui voudraient remonter la rivière (en doublant les deux bouées du chenal), apercevront une bouée noire sur laquelle ils pourront gouverner en la laissant un peu sur tribord. Rendus par son travers, ils apercevront une autre bouée blanche, sur laquelle ils gouverneront également, et qu'ils laisseront à bâbord, petite distance. Les bouées sont faciles à distinguer; elles sont placées de manière à s'apercevoir de l'une à l'autre. En laissant ainsi les bouées noires, qui marquent l'accore des bancs de l'E. à tribord, et les bouées blanches, qui marquent l'accore des bancs de l'O. à bâbord, ils n'auront rien à craindre et pourront venir mouiller à la Quarantaine, premier village situé dans la partie de l'O. S'il fallait louvoyer, je conseillerais de jeter l'ancre à Sandy-Hook, où l'on trouve toujours un pilote.
En suivant l'atterrage que j'ai indiqué, on doit apercevoir avant la terre un brick mouillé dans l'île de Sandy
Nota. En hiver, par rapport aux glaces, les bouées en liège sont remplacées par des tronçons de mâts; ils sont peints de la même manière.
Le 8 juin 1826.”

Dans les années 1820, la Grèce lutte pour son indépendance contre les ottomans. Elle est soutenue par la Russie, la France, la Grande-Bretagne. A la bataille de Navarin, en 1827, ils battent la flotte turque. Un jeune officier russe Vasily Zavojko participe à cette bataille tandis que Febvrier-Despointes, sur la Vestale, est en station à Alger. David Price, lui, ne sert plus dans la marine anglaise.

En 1832, Febvrier Despointes, en Algérie, alors qu’il commandait l’Alcyone se distingue à la prise de Mostaganem. Il permet de prendre à revers cette forteresse réputée imprenable par la mer mais, obligé de rester dans la baie d’Arzew, en arrière-garde, il ne participe pas à la prise de la ville.
Sa description de la baie d’Arzew fait longtemps autorité : données hydrographiques, mais aussi histoire (ce qui n'est pas étonnant pour une personne prénommé Auguste), mode de vie des Arabes, perspectives de renaissance du port.
Voici d’ailleurs l'extrait de la correspondance de M. Despointes sur la baie d'Arzeu.

« Entre le cap Ferrat et le cap Yvi on aperçoit un grand enfoncement, auquel on donne le nom de golfe d'Arzeu. Presque tout le long de la côte qui forme ce golfe, on trouve des mouillages ; en général ils sont ouverts et offrent peu de sécurité pour l'hiver; un seul m'a paru réunir tout ce qui constitue un excellent abri, c'est celui qu'on nomme Arzeu.
« Pour y arriver en venant d'Oran, ou doit, après avoir doublé le cap Ferrat, se diriger, en suivant la côte, vers le cap Carbon, remarquable par son peu d'élévation et sa couleur brune tirant sur le roux.
« De ce cap, on aperçoit à six miles la pointe d'Arzeu. Il est prudent de se tenir à trois encablures de Carbon et des îlots qui se montrent entre cette pointe et celle d'Arzeu : les roches se prolongent au large. La pointe d'Arzeu est facile à reconnaître de loin au fort remarquable par sa blancheur qui est bâti à son extrémité, et à l'îlot qui se projette à une demi-encablure en avant; les abords sont sûrs, mais il n'y a pas de passage entre l'îlot et la terre ferme. Quand on se trouve à deux encablures de cette roche, et qu'on la relève au nord quelques degrés est, on peut mouiller. Les bâtiments qui ne calent que quatre mètres jettent ordinairement l'ancre à une encablure et demie de la côte nord, et cachent la pointe d'Yvi par le cap d'Arzeu, ce qui les met à l'abri de tous les vents. Les navires calant davantage mouillent à deux encablures plus au sud, par six à sept brasses.
« Pendant l'hiver que l’Alcyone a passé sur cette rade, on a remarqué que, dans les forts coups de vent, ceux du large, qui sont les vents d'est et nord-est, entraient peu dans la baie; seulement l'houle devenait très-forte et donnait une levée de près de cinq pieds, d'autant plus incommode que le ressac occasionné par cette houle tient souvent le navire en travers. Le fond, qui est de sable blanc mêlé d'herbes, ne diminue qu'insensiblement, ce qui rend la tenue excellente.
« A moins d'orage, les vents régnants viennent de la partie de l'est à l'ouest, en passant par le nord; ceux qui soufflent le plus violemment viennent du nord-ouest et de l'ouest. La mer, par les vents qui viennent de terre, est toujours belle. Au surplus, quelle qu'ait été, pendant six mois, la force des vents soit du large, soit de terre, l'Alcyone a toujours pu communiquer, et un bâtiment n'aurait jamais été obligé d'interrompre son chargement.
« Les ruines nombreuses, les vestiges de temples, d'aqueducs, de vastes bâtiments qui s'étendent au loin sur cette plage, prouvent qu'autrefois une ville considérable occupait cet emplacement, et que ce port, ouvert par la nature, a dû être d'une grande importance. Quelques médailles romaines trouvées à peu de profondeur, en établissant un jardin pour l'équipage de l'Alcyone, ont fait penser au capitaine qu'il pouvait être sur les ruines du Portus magnus. Ces fouilles promettaient des résultats intéressants.
« Si, au lieu de chercher à établir à Oran un port qui exigera de grandes dépenses, on ouvrait à Arzeu un port de commerce, la commodité des embarquements attirerait toutes les provenances de la province.
« Les Espagnols avaient fait construire à Arzeu de vastes magasins, à l'abri, par leur solidité, des attaques des Arabes. Ces magasins étaient destinés à loger du blé, de l'orge et du sel. Il parait prouvé que les Espagnols faisaient dans ce pays non-seulement le commerce des grains, mais celui des plumes, des tapis, etc.; il y venait même des caravanes.
« Un quai en pierres de taille se prolongeait assez loin au large, et devait permettre aux bâtiments devenir prendre eux-mêmes leurs chargements. Les magasins sont encore en bon état; le quai aurait besoin de grandes réparations. Malheureusement, depuis que l'Espagne a abandonné cette province, les Turcs, suivant leur habitude, non-seulement ont tout laissé tomber eu ruines, mais encore ont perdu en partie le port, en laissant les vandales du pays, toutes les fois qu'ils venaient charger, jeter leur lest en pierre à la mer. Les bâtiments étrangers, moyennant une rétribution, usaient de la même faculté; aussi est-on étonné de la quantité de galets et de pierres qui se trouvent près du rivage, et s'étendent assez loin au large. Pour rendre à ce port son ancienne profondeur, et permettre même aux gros navires de mouiller plus en dedans et à l'abri de tous les vents, il faudrait plusieurs machines à curer, et des soins très-actifs de la part de l'officier commandant la station.
« La voie romaine qui conduisait à Mascara et dans l'intérieur aboutit près du port.
« En continuant à suivre la côte à la distance de quatre miles, et à peu près au sud-sud-est de la pointe d'Arzeu, sur l'hauteur, on voit un village arabe improprement nommé village d'Arzeu. Les environs sont bien cultivés et montrent une forte végétation. Dans ce bourg, outre des ruines romaines assez bien conservées, on trouve, dans les masures des Arabes, des débris de fûts de colonnes de divers ordres, des pierres écrites et sculptées, et, hors du village, les vestiges d'un cirque.
« Les navires qui voudraient faire leurs chargements devant le village pourraient venir mouiller à une encablure la côte, par un fond de sept brasses; leur communication avec la plage serait souvent gênée par l'houle.
« De ce point à la baie de la Macta, qui tire son nom de la rivière qui s'y jette, on compte trois milles de l'ouest à l'est, quelques degrés sud. On peut jeter l'ancre tout le long de cette côte par seize brasses; toutefois, quoique le fond soit bon, vase et sable, il ne serait pas prudent de s'y fier hors de la belle saison.
« Dans l'est de la pointe qui forme l'anse de la Macta, le mouillage est meilleur, par la qualité du fond qui est de vase molle. Les gros bâtiments ne peuvent pas entrer en dedans de la pointe; ils mouillent par neuf et dix brasses, et sont exposés aux vents du nord-ouest et nord-nord-ouest, qui battent par côté et donnent une très-forte houle. Les bateaux ou embarcations peuvent se mettre tout à fait à l'abri dans des espèces de bassins, construits de main d'homme, et qui servaient probablement à retirer autrefois les galères. Il serait très-facile de fortifier le cap, qui forme presque une île près la terre ferme.
« La rivière qui se trouve dans le fond est barrée à son embouchure : toute cette partie offre des points de vue charmants.
« Tout le long de cette baie on remarque encore des ruines d'édifices publics et d'anciennes maisons de campagne. Non loin des criques dont il vient d'être parlé, un temple surtout est étonnant par son état de conservation : il paraît érigé à Neptune.
« Ne pouvant faire qu'un séjour de quelques heures sur celte presqu'île, le commandant Despointes a fait donner au hasard quelques coups de pioche ; on a trouvé deux petites médailles en cuivre à l'effigie de l'empereur Antonin le Pieux.
« En quittant la Macta, on remonte la côte est, et après avoir pris connaissance du village de Mazagran, habile par les Arabes et qui n'est défendu que par des murs de peu d'élévation, on aperçoit Mostaganem, ville assez considérable, entourée de murailles et pourvue d'une casbah. Le mouillage le moins mauvais est à six encablures de la côte, par douze à quatorze brasses, fond de vase. On relève alors la citadelle à l'est, quarante degrés sud. On y est en prise aux vents du N. N. 0. jusqu'à l'ouest, qui règnent assez fréquemment sur cette côte pendant l'hiver.
« A l'exception de cet emplacement, le fond est semé de rochers, ce qui rend indispensables les câbles-chaînes en fer. Les vents de N. N. E. jusqu'à l'est descendent par bouffées et avec force des montagnes. Ils sont peu à craindre; ils portent dans le golfe et permettent de prendre le large.
« Il faut, surtout en hiver, se tenir sur ses gardes contre les vents de N. N. O. et même d'ouest. Il est prudent, lorsque l'houle s'élève de celle partie, et que le temps paraît incertain, de mettre sous voile. Une fois la brise faite, elle fraîchit promptement, et l'on essuierait le mauvais temps sur ses amarres.
« La communication avec la terre est assez difficile par rapport à l'houle presque continuelle qui existe sur cette plage. Les bateaux maures, qui viennent d'Oran chercher des légumes, de la volaille, et d'autres menues denrées, sont obligés de se hâler à terre; aussi viennent-ils souvent mouiller à Arzeu pour attendre que le temps leur permette de faire cette manœuvre. »
(Plusieurs archéologues sont d'accord,aujourd’hui, avec le capitaine : les ruines décrites seraient bien celles de Portus Magnus décrit par Ptolémée)
Le nom de notre futur amiral se rencontre parfois, aussi, dans des documents tout à fait inattendus. Par exemple, dans « Les Chroniques de l'hygiène publique ». Que vient faire là un officier de marine? Tout simplement, capitaine de corvette sous la direction du ministre de la marine, Il se trouvait, le 27 juillet 1835, à participer à la Commission d’Essai de l'Invention de M. Paul Paulin : le fumigateur pour l'extinction des incendies des mines, des sous-sols et des cales de navires, ainsi que pour la désinfection, et la dératisation. (L'appareil hautement estimé par la commission vaut une médaille à son inventeur).

En 1844, comme s’ils s’étaient entendus les futurs amiraux, Price et Febvrier-Despointes, se marient.
David Price âgé de 54 ans, épouse Elizabeth Taylor, nièce de l'amiral. Il n’eut pas d’enfant.
La fiancée d’Auguste Febvrier-Despointes s'appele elle aussi Elisabeth ! : Anne Marie Elisabeth (alias Nina) Papin de Thévigné, née le 02.08.1797 à Saint-Pierre, Martinique, fille de Jean-Baptiste François et de Marie Madeleine Catherine Gruet, veuve de Joseph François Louis Raymond Le Normand de Morando de Poligny.
A l’occasion de leur mariage, Eugène Brocas réalise leurs portraits. Aujourd’hui, c'est le seul portrait connu d'A. Febvrier-Despointes. C’est dans cette période qu’Auguste acquiert en Bretagne le château et domaine de Kerbastic. Il a pris à l'usage un nom de la famille de sa femme. Plus tard, il y est connu sous le nom de Febvrier de Poligny des Pointes.

La révolution de février 1848, voit la fin du règne de Louis-Philippe.
En mai de cette même année, il prend le commandement de la Station Navale de la Réunion. Il doit mettre en œuvre la politique française dans l’Océan Indien. Il assure la protection des intérêts français et cherche à développer l’emprise française sur les terres non encore colonisées. Ainsi, à Madagascar, au temps où la reine Ranavalona gouvernait et expulsait de l'île les Français et les Anglais,
Febvrier Despointes écrit au fils francophile de la reine, le prince Rakotondradama : « L'humanité entière ne peut qu'applaudir aux sentiments qui vous animent !» l’invitant à signer un accord avec la France pour mettre fin au "règne barbare et sanguinaire" de sa mère, proposant une « Union franche et sincère pour lier deux peuples faits pour s'aimer ».
La même année, il adresse à la Commission de l'Abolissement de l'Esclavage dans les Colonies de l’Assemblée Nationale un « Projet d’émancipation ». Il y propose, entre autre, que les esclaves affranchis nomment eux-mêmes un « chef d'atelier », sorte de médiateur entre eux-mêmes et les propriétaires terriens, auquel ils devraient "obéissance" ; que des « ateliers de travailleurs » soient ouverts pour accueillir ceux qui ne possédaient pas de terres et qu'on les emploie aux «travaux de salubrité, aux arsenaux, aux fortifications, particulièrement a la confection des routes » ; que des contrats d'association en métayage puissent lier propriétaires et affranchis avec un partage par moitié des récoltes entre le propriétaire et l'atelier.
« Le décret d'émancipation » promulgué en 1849 provoque la révolte des propriétaires Sakalaves dans la colonie de Nossi-Bé ( petite île près de Madagascar). C’est à Febvrier Despointes que revient le soin de ramener le calme dans l’île. Les journaux de l’époque ont rendu compte de ces évênements lointains
«L'abolition de l'esclavage avait causé une assez vive irritation parmi les propriétaires Sakalaves résidant à Nossi-Bé. Aussitôt après la promulgation du décret d'émancipation, ils avaient abandonné l'établissement français et s'étaient retirés en masse à la grande terre de Madagascar. M. le commandant supérieur de Mayotte s'est décidé, en apprenant cette émigration subite, de se rendre parmi ces hommes sur lesquels il exerce depuis longtemps beaucoup d'ascendant. Il ne put réussir à les ramener sur notre territoire; mais il crut au moins les avoir apaisés ; tous lui firent les plus formelles protestations de leurs dispositions pacifiques. M. le capitaine Febvrier Despointes, commandant de la station navale de la Réunion, qui les visita quelque temps après, reçut de leur part les mêmes assurances. Mais après le départ de la frégate la Reine-Blanche, leur attitude ne tarda pas à changer.
Ils commencèrent par des incursions nocturnes sur notre établissement, puis essayèrent quelques incendies; enfin, ils assassinèrent deux traitants européens, MM. Labaville et Wilder. M. Marchaisse, capitaine d'infanterie de marine, commandant particulier de l'ile, jugea qu'il allait bientôt avoir à repousser une attaque sérieuse. Il concentra ses forces sur le plateau de Helleville et se mit en état de défense.
Le 16 juin, il fut averti que les Sakalaves venaient de débarquer au nombre de quatre mille ; il envoya en reconnaissance un détachement composé de cent miliciens malgaches, de vingt hommes d'infanterie indigène, d'un caporal et d'un soldat blancs, les nommés Jean et Gard, sous le commandement du lieutenant d'infanterie de marine Cottey. Cette petite troupe tomba dans une embuscade au milieu du gros des forces de l'ennemi ; au premier coup de feu, les cent Malgaches lâchèrent pied; le lieutenant Cottey et le caporal Jean périrent en défendant intrépidement leur vie ; le fusilier Gard et cinq soldats de la compagnie africaine tombèrent blessés à côté de leur officier.
Encouragés par ce faible succès, les Sakalaves vinrent le lendemain, jusqu'à la portée de canon de Helleville, mettre le feu aux villages environnants, et le lendemain ils assiégèrent le plateau; là ils furent repoussés de tous les côtés et coururent, en pleine déroute, se rembarquer précipitamment pour la grande terre.
A la première nouvelle de ces événements, M. le commissaire-général de l'ile de la Réunion et M. le commandant de la division navale, se sont immédiatement concertés pour mettre notre possession de Nossi-Bé à l’abri d’une nouvelle agression.
M. le capitaine de vaisseau Febvrier-Despointes s'est rendu lui même sur les lieux avec la frégate la Reine-Blanche et la corvette à vapeur le Cassini, et un renfort d'infanterie et d'artillerie. Au surplus, la corvette l'Oise, qui, dans l'intervalle, était partie de l'ile de la Réunion pour renouveler la garnison de Mayotte et des iles voisines, y avait déjà transporté des forces. On peut donc compter que toutes les tentatives ultérieures d’hostilité de la part des Sakalaves auront été stoppées ou contenues ».

En 1850, il rentre en France et en septembre 1851 il est promu contre-amiral, puis nommé Major Général à Brest. Un an plus tard, de nouveau en septembre, il prend le commandement des flottes de l'Océanie et de la côte occidentale de l'Amérique.
Il arbore son pavillon sur la frégate de premier rang la Forte, de 60 canons. Après avoir attendu les vents favorables, le navire quitte Brest le 2 décembre 1852 à destination de Rio, Buenos-Aires, le cap Horn…
C’est alors, en février 1853, que semblent apparaître les premiers signes de maladie chez cette homme réputé énergique, sociable, curieux.
Achilles Amet, enseigne de vaisseau sur la Forte écrit à son frère : « Nous avons un Commandant jeune, actif, avec lequel il serait, du point de vue du métier, charmant de naviguer, mais il est malheureusement tenu en bride par notre vieil Amiral, qui, étant presque constamment malade ou impotent, hésite presque constamment ou agit avec timidité ».
«L'excellent père Despointes avait pris Monsieur de Saisset pour capitaine de pavillon sans le connaître autrement que par sa réputation d'officier capable ; peut-être lui avait-on donné avis de son caractère ambitieux et intrigant, mais ces défauts touchent peu quand on les voit de loin ; ainsi nous partîmes avec un amiral maladif et faible et un commandant jeune et actif, mais d'une partialité et d'une ambition bien reconnues. Ce dernier, dès qu'il fut à bord, crut pouvoir prendre la haute main sur toutes choses mais il rencontra dans l'entourage de l'Amiral (c'est-à-dire son secrétaire et ses aides de camp) une barrière qui, en augmentant les difficultés, ne fit que l'irriter davantage.
Il s'en suivit une espèce de scission dans l'état-major dont les membres se déclarèrent tacitement, qui pour l'Amiral, qui pour le Commandant. Ce dernier était donc toute complaisance et gracieuseté pour certains officiers, mais injuste et brutal pour les autres, tandis que l'Amiral, ne sortant jamais de chez lui, où le retenaient des souffrances presque continuelles, ne pouvait relever la balance de son côté et mettre ordre à tout cela. Plusieurs anecdotes, plus ou moins comiques ou sérieuses, pourraient être racontées à ce sujet ; c'est ainsi qu'au Cap Horn, par une nuit assez mauvaise, nous aurions pu tenir contre le vent et continuer notre route, quand, vers dix heures du soir, ordre fut donné par l’Amiral de laisser porter (c’est-à-dire fuir devant le vent) ce qui nous faisait en deux heures le chemin qu'avec un pareil temps nous eussions pu gagner en deux jours. On raconta que c’était le secrétaire de l’amiral qui, ayant eu peur, avait influencé ce dernier. Or ce secrétaire était un commissaire qui mettait peut-être pour la seconde fois le pied sur un navire en venant à bord de la Forte. Je te laisse à penser quelles gorges chaudes on essaya d'en faire. Mais l'histoire ne fut pas crue de tous et on donna le véritable motif de cet ordre en disant que l'Amiral était fatigué outre mesure par les mouvements violents du navire et qu’il s’était ainsi procuré quelques heures de répit ; comme du reste nous nous trouvions à l'atterrissage de la Terre des Etats, ce pouvait être considéré comme simple mesure de prudence».

(En juillet 1853 l’amiral démet le capitaine Saisset du commandement de la frégate et le renvoie en France.). Son entourage note que ses relations se font « à la tête du client » : il accuse les uns de tous les péchés, et manifeste aux autres un amour quasi-paternel.
(À suivre)
Tags: l'amiral despointes, Адмиралы, История, Камчатка, Разыскания
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